Rechercher

Le rapport au territoire
Le rapport au territoire : développer, animer et créer du lien sur le territoire

Nous avons pu remarquer que la ville de Bagnolet et le festival ont noués des liens très étroits. Dans cette optique, Kosmopolite s’implique dans la vie de Bagnolet, il en devient un acteur culturel actif, citoyen. Il donne aux habitants toutes les chances de pouvoir à leur tour participer à l’animation de leur ville. Le festival cherche à créer les conditions d’un échange véritable entre les artistes, la municipalité, la population et l’espace urbain.

Ainsi, Kosmopolite favorise le dialogue entre les différents acteurs locaux de la ville. Il intervient comme un vecteur de médiation entre les populations elles-mêmes, entre les populations et les institutions. Au-delà de son rôle important dans le développement culturel de la ville, le festival est aussi une opportunité pour se retrouver autour d’un évènement, fédérer les habitants et partager des choses ensemble. Kosmopolite implique une transversalité dans sa mise en œuvre : municipalité, associations et entreprises de Bagnolet travaillent ensemble pour mener à bien cet évènement.
Enfin le festival favorise une autre appréhension de la ville. Il donne la possibilité aux habitants de se réapproprier, de manière créative, ludique et festive, l’espace public. Kosmopolite impulse un regard nouveau sur des lieux familiers et sur le paysage urbain quotidien qui se dévoile sous un autre jour. Dans cette volonté de participer pleinement à l’animation de son lieu d’implantation, le festival Kosmopolite se déploie dans différents points de la ville. Cette dernière partie s’organise alors autour de quatre axes :
-    La relation entre Kosmopolite et les habitants
-    La relation des institutions et des partenaires aux habitants
-    La relation entre Kosmopolite et les acteurs locaux
-    Le rapport des habitants à la ville

•    La relation entre Kosmopolite et les habitants


Notons tout d’abord que le festival Kosmopolite n’est pas un évènement « parachuté » dans la ville de Bagnolet. Avant qu’il existe, d’autres actions menées avec les artistes graffeurs et la municipalité, notamment l’action « Galerie à ciel ouvert », ont permis d’asseoir une certaine légitimité dans la démarche de Kosmopolite. Comme l’explique Beam, cette initiative a donné l’opportunité au graffiti de se monter dans une perspective positive : les graffeurs étaient là pour redonner un sens à des murs. Et comme la rue Sadi Carnot est un axe principal à Bagnolet, les gens se sont plus facilement sentis concernés par la démarche. C’est en partie grâce à ce travail que les gens ont été sensibilisés au graffiti :
« Je pense qu’avec le travail des M.A.C. sur Bagnolet c’est un terrain déjà conquis, ce n’est pas le festival qui a permis ça, c’est tout le travail en amont qu’ils ont fait sur la ville. Tu ne peux pas faire mieux et plus que ce qu’ils ont fait sur la rue Sadi Carnot en venant repeindre de nouvelles fresques tous les deux mois sur les murs qui ne servent à rien. C’est une rue commerçante dans le centre ville, ça touche les gens, ils s’y intéressent. » (Beam)

Les habitants ont pu se familiariser avec les futurs organisateurs du festival et avec la pratique du graffiti. Ce sont notamment ces premiers échanges et retours avec la population qui ont incité des graffeurs à proposer l’idée d’un festival dédié au graffiti :
« A l’origine ce festival part d’une rencontre entre les M.A.C., 12douze, Righters et le travail qu’on avait fait sur la rue Sadi Carnot (à Bagnolet) qui est antérieur au festival. Il avait aussi provoqué un engouement et un intérêt chez la population. […] Donc ça, c’est la chose la plus importante qui nous a amené à dire que dans ce cas là, la réceptivité des gens est présente et que ça les intéresse. » (Gilbert Petit)

Ensuite, comme on a pu le voir précédemment, Kosmopolite a réussi en partie son défi en créant une certaine attente de la population bagnoletaise, mais aussi plus largement du public, notamment grâce aux médias qui s’en sont fait le relais. Cet argument souligne l’intérêt que peuvent avoir les gens pour ce genre d’évènement. Cependant cette acceptation de la population vient aussi du dialogue que les artistes organisateurs ont cherché à nouer avec les habitants :
 « Chaque année on invitait les gens de la barre où il y a la fresque à venir nous rencontrer et l’écho était largement diffusé, ce qui fait que maintenant c’est rentré dans les habitudes. » (Gilbert Petit)
Ainsi, il y a une réelle volonté d’instaurer une relation de confiance entre les deux parties. Les artistes de Kosmopolite souhaitent montrer qu’ils ne se situent pas dans une volonté de dégrader l’environnement urbain des habitants mais que leur démarche est plus complexe, il s’agit de voir les murs, la ville autrement. Défendre cette vision du graffiti ne pouvait pas se faire si le festival n’était pas dans cette une optique de dialogue et de partage. Beam souligne que l’important ce ne sont pas forcément les moyens mis en œuvre pour le festival mais surtout l’attitude des artistes pour créer du lien :
« Par rapport aux moyens pour Kosmo, le spectateur ne voit pas la différence au final si l’artiste a deux cartons de bombes ou s’il en a six, l’important c’est qu’il soit chaleureux, accueillant et qu’il puisse discuter avec lui. Moi ce que j’ai trouvé bien cette année, c’est War of Monstars, c’était le plus original, c’était en plein centre ville, il y a des gens qui n’étaient jamais venus et qui ont pu voir ça parce que c’était sur leur passage. Moi je vois aussi quand je graffe sur des murs, les gens sortent de chez eux, ils viennent me voir et on discute. Alors bien sûr, c’est à moins grande échelle, mais ça touche parce qu’on peut discuter avec les gens. Et généralement les gens sont contents, parce qu’ils n’aiment pas forcément la couleur de leur mur et qu’ils sont obligés de le voir pendant trente ans en face de leur fenêtre. Nous on rafraîchit les murs, surtout quand il y en a qui sont en ruine et que personne n’y habite.»

Les activités annexes au festival, comme l’exposition des ALC au centre de quartier les Coutures, qui a eu lieu en partie durant le festival, sont une autre façon d’entrer en contact avec la population de Bagnolet. Ce sont des actions à plus petite échelle mais qui participent aussi à légitimer la place du festival :
« A la base l’expo devait durer deux semaines et elle a duré un mois et demi, les gens étaient super contents, on avait fait des repas de quartier et les gens venaient voir l’expo. On a bien bossé et les gens du centre étaient contents, donc quand on est venu pour démonter l’expo, ils nous ont dit qu’ils s’étaient arrangés pour qu’on reste encore. […] Ils étaient étonnés qu’on soit si opérationnels mais nous on était super motivés, je préfère ça de rester toute une journée dans un atelier avec des gamins, plutôt que de rien faire devant la télé. Le contact avec les gamins c’était génial, on avait vraiment l’impression de leur apporter quelque chose.» (Beam)
A travers ce type d’initiatives, c’est aussi le regard du grand public qui change sur l’image du graffeur. Le fait que les responsables du centre soient étonnés de leur efficacité indique que les gens peuvent avoir des a priori sur leur façon de travailler. Il y a donc là encore une relation de confiance qui s’est établie et qui a permis de faire évoluer indirectement, via l’implication et la motivation des graffeurs, la pratique du graffiti dans les mentalités.

Cependant on peut souligner des défaillances dans ce rapport que Kosmopolite entretient avec la population de Bagnolet : Beam insiste sur le fait que Kosmopolite pourrait aller encore plus loin dans son rapport avec les gens en allant leur parler directement avant le festival. Selon lui, il y a encore trop peu d’actions d’information en direction du public bagnoletais ; les supports de communication tel que le tractage ou l’affichage ne sont plus suffisants à l’heure actuelle :
 « Il faut se déplacer, aller voir les gens, aller dans les centres de quartier. Moi si je reçois un tract pour des pizzas à domicile et que je ne mange pas pizzas, j’en ai rien à faire. Là c’est pareil, les gens s’ils ont seulement un tract ça ne va pas forcément leur parler. Moi je bosse avec des jeunes de Bagnolet qui ne connaissent même pas l’existence du festival dans leur ville, c’est flippant quand même, ils ont quatorze ans et ils écoutent du rap, ils sont les premiers concernés et ils ne connaissent pas.»





•    La relation des institutions et des  partenaires avec les habitants

Notons que si les artistes de Kosmopolite ont un rapport avec les habitants de la ville, les structures partenaires également. Cela renforce d’une certaine manière l’implication du festival sur le territoire car la population est consciente du fait Kosmopolite ce n’est pas seulement l’association mais aussi un certain nombre de partenaires qui se mobilisent pour l’évènement. Cependant la relation des partenaires n’est pas simple et le festival a mis un certain temps avant d’être accepté. Les deux premières éditions notamment, vu leur caractère expérimental, ont été assez chaotiques dans leur organisation comme le souligne Francis Lepape :
« Il y a trois ans on avait un début d’hostilité de la part de certains élus […]. C’était lié aux désagréments d’un tel festival, aux débordements des tags, la peur de l’extérieur aussi. Le festival apparaissait comme un évènement un peu parachuté avec des bandes de jeunes qui débarquaient de nulle part, la jeunesse de la ville n’était pas forcément bien identifiée là dedans. Il y a donc eu une vague de critiques assez importante et un début d’hostilité, qui aurait pu s’amplifier si on n’y avait pas pris garde, qui a mis sans doute en difficulté la ville et Kosmopolite, il y avait une très forte contestation. »

Cependant avec les années, le festival a acquis plus de maturité et de professionnalisme, gagnant aussi bien la confiance des élus que celle des habitants et des commerçants. Francis Lepape rappelle que même si le festival est aujourd’hui bien installé à Bagnolet, la prise de risque a été importante au début pour la municipalité. Les partenaires ont rencontré différentes difficultés liées soit à la pratique du graffiti en elle-même soit à des défaillances dans l’organisation :
« Là pour le festival Kosmopolite je n’ai eu qu’une lettre d’un commerçant qui n’était pas content parce que sa devanture avait été taguée. Mais une ce n’est pas grand-chose par rapport aux centaines de lettres que la ville avait pu recevoir à l’époque. Donc il y a un vrai progrès, une plus grande acceptation. […] Il y a trois ans on avait raison de dire que ce n’était pas le graffiti en tant que tel qui générait des débordements mais plutôt une faiblesse dans l’organisation.» (Francis Lepape)
« Là où ça a un peu péché la première année, c’est que les tags ont largement débordé sur toute la ville et sur le patrimoine de l’office. Donc là on eu des courriers de personnes qui ont demandé à ce qu’on nettoie rapidement, chose qui ne s’est pas très bien passée la première année car ça a mis du temps. […] Donc pour moi la première année ce n’était pas bon, c’était mal organisé il y a eu beaucoup de débordements et ça a laissé l’impression d’une ville livrée à des vandales. Après petit à petit ça s’est mieux goupillé, ils ont eu plus de moyens notamment pour nettoyer les tags. » (Kamel Bramy)

Pour parer à une organisation aléatoire et à un début d’hostilité de la population le service du développement culturel de la ville ainsi que l’Ophlm ont tous deux opté pour la mise en place de réunion d’information en amont du festival. Il fallait en effet trouver un moyen d’action qui permette de renouer le lien avec la population pour écouter leur opinion sur l’évènement et pouvoir justifier une telle initiative :
« Les réunions, c’était en amont pour la préparation, pour lesquelles on a sollicité l’Amicale des locataires du secteur pour expliquer la démarche et quelles dispositions étaient prises pour éviter les débordements. Mais ça n’a pas eu un énorme succès, peu de gens se sont déplacés. On a essayé deux ans de suite mais la troisième année on ne l’a plus fait. Ils n’avaient pas le temps et puis de toute façon ça ne marchait pas énormément. » (Kamel Bramy)
   « Dans la préparation en amont, il y avait quelque chose qui n’allait pas. Et c’est comme ça qu’on allait avoir des problèmes avec les habitants, donc on a organisé des rencontres auxquelles ils étaient conviés.» (Francis Lepape)

    D’autres actions comme une campagne d’affichage ont été mises en place pour poursuivre dans cette volonté de ne pas imposer un évènement aux habitants mais de leur permettre de s’impliquer dans l’animation de leur ville. Malgré cela, l’Ophlm doit toujours expliquer son engagement au sein du festival et la légitimité de celui-ci aux des habitants mécontents. L’Ophlm est dans une démarche là encore de dialogue et répond aux différents courriers de contestation qu’il reçoit :
« Pour que ça se passe au mieux, on avait certaines exigences et on a fait aussi de notre côté une petite campagne de communication destinée aux habitants, aux riverains du site qui sont tous locataires de l’office HLM. On a fait un courrier et une affiche sur laquelle on les invitait à aller à la rencontre des artistes, chose que certains locataires ont fait. Et j’ai eu de bons échos là-dessus. Et sinon il y a des gens qui trouvaient ça irresponsable et inadmissible, ils nous disaient que c’était de l’argent public gaspillé pour permettre du graffiti sauvage. […] Pour les courriers négatifs il y a une personne qui est montée au créneau. Son argument c’était qu’on autorisait quelque chose d’illégal. On lui a répondu qu’on n’autorisait pas quelque chose d’illégal, que les murs étaient de notre propriété et qu’en relation avec la ville on participait à l’exposition d’artistes et qu’il n’y avait rien d’illégal. » (Kamel Bramy)

Ainsi, on peut voir que les partenaires institutionnels sont pleinement engagés et ne sont pas présents que dans une optique financière ou pour donner les moyens au festival d’exister. Ils se mobilisent et n’hésitent pas à affirmer leur positionnement. Ils sont les premiers sujets aux courriers, positifs et négatifs, et ce sont généralement eux qui permettent de voir si l’édition a été meilleure que la précédente au regard des courriers reçus ou des échanges qu’ils ont pu avoir avec la population. Ils sont les baromètres du festival. A travers cela on se rend compte que les différentes entités du territoire sont liées les une aux autres. Certes les discussions avec les habitants sont de l’ordre de l’officieux et de l’informel mais elles permettent de comprendre les appréhensions ou l’engouement de la population. C’est ainsi qu’un travail en commun est encore plus décisif sur ce genre de manifestations car les retours négatifs interviennent beaucoup plus facilement. De ce côté-là il y aurait encore peut-être un effort à fournir pour que les demandes des partenaires puissent être contentées en terme d’organisation. Cela leur donnerait de meilleurs arguments pour défendre le festival.

•    Le rapport de Kosmopolite avec les acteurs locaux

Le rapport entre Kosmopolite et les acteurs locaux partenaires de l’évènement n’a cessé de croître au cours des années. Le festival a pris de l’ampleur et ses activités se sont diversifiées impliquant des rapports plus solides avec les institutions. Les éditions 3 (2004) et 4 (2005) ont été de ce point de vue particulièrement réussies, à la fois du point de vue des thématiques abordées, de la fréquentation et de la relation entre les différents co-organisateurs. Les partenariats entre les différentes entités se sont mis en place par une volonté commune de promouvoir les arts urbains. Il s’agit donc tout d’abord de voir dans quelle mesure le territoire était favorable à l’existence d’un tel festival en étudiant les motifs de l’engagement des partenaires. On se rend compte que trois éléments sont principalement énoncés : la dimension politique, la dimension artistique, la dimension humaine
L’investissement des partenaires pour Kosmopolite est positif : ce sont des démarches volontaires impulsées par un réel engagement en terme de politique culturelle :
« Déjà Bagnolet dans son histoire a toujours été très offensive pour soutenir l’art contemporain et la création contemporaine en général. C’est une ville qui ne part pas de rien, qui a une histoire qui s’est perpétuée à travers les générations. Moi je dis souvent que ce n’est pas un hasard si Kosmopolite se déroule à Bagnolet. C’est une question de culture, de tradition, de plusieurs choses mélangées. […] Aujourd’hui, pour nous, tout le champ des cultures urbaines fait partie intégrante de notre politique au même titre que la danse, le théâtre ou le cirque, ce qui n’était pas forcément le cas il y a encore quatre ou cinq ans.» (Francis Lepape)
« Ensuite les arts urbains sont une des orientations évidentes du lieu, que nous on souhaite promouvoir et développer. Les orientations d’une médiathèque comme celle de Bagnolet c’est de défendre tout ce qui relève de la création contemporaine donc obligatoirement, les arts urbains à l’heure actuelle ça en fait partie, comme on travaille aussi sur la poésie et la littérature contemporaines et donc il y a aussi de la poésie urbaine, ça rentre en ligne de compte. Les arts urbains rentrent naturellement dans la politique d’un lieu comme le notre. » (Dominique Brigaud)
Ensuite la sensibilité des acteurs locaux à la pratique des arts urbains est également un élément formulé dans les discours qui concourent à la mise en place du festival dans des conditions favorables :
« En ce qui me concerne, au regard de mon parcours professionnel, le festival n’a pas trop changé mon regard car dans ma carrière j’ai beaucoup travaillé sur les pratiques culturelles des jeunes et indirectement sur les cultures urbaines, j’étais déjà sensible à ça. » (Francis Lepape)
 « D’abord j’habite à Bagnolet et je travaille à la médiathèque depuis 17 ans donc j’ai connu l’évolution de Kosmopolite et sa conception sur Bagnolet. Cette initiative m’a toujours intéressée à double titre, à titre artistique et à titre professionnel. » (Dominique Brigaud)

Enfin la dimension humaine est un élément fort dans l’élaboration de ces partenariats. En effet, Gilbert Petit, avant d’être co-organisateur du festival, est un habitant de Bagnolet. Il a lui-même tissé des liens forts avec les structures culturelles de la ville, avec la librairie- galerie Kitchen 93, où il travaille à mi-temps, et avec la médiathèque :
    « Il se trouve qu’en plus moi je connais Gilbert depuis longtemps et donc c’est évident que quand on a eu les moyens d’intégrer Kosmopolite ici moi j’ai tout de suite proposé à Gilbert et au directeur du service du développement culturel. Après, dans la mise en œuvre des projets, ce n’est pas toujours aussi facile que ça, dans la mesure où chacun a ses terrains, ses orientations et créer un véritable partenariat ça demande beaucoup de temps. »(Dominique Brigaud)
Plusieurs facteurs participent donc à cette mise en réseau des acteurs sur le territoire : la dimension politique (politique culturelle axée sur les pratiques jeunes, et les pratiques urbaines), la dimension artistique (sensibilisation des principaux acteurs pour les arts urbains) et la dimension humaine (mise en réseau préalable basée sur l’échange humain liée au que les acteurs soient bagnoletais).

En revanche il semblerait qu’il y ait encore des failles sur les manières de travailler ensemble, notamment sur la façon d’aborder le principe du partenariat. C’est ce qu’explique Dominique Brigaud qui souligne que si le travail en commun n’est pas pensé cela peut avoir des impacts sur le festival :
« Cette année il y avait beaucoup moins de gens qui sont venus pour voir le cube (le wagon peint). Il y a des petites choses qui ne se sont pas faites parce qu’on a pas assez travaillé en partenariat. Nous ici à la médiathèque on n’est pas un lieu d’accueil, on doit faire les projets ensemble, sinon ça ne peut pas nous satisfaire. De toute façon à chaque fois qu’on a travaillé comme ça, pour une raison ou pour une autre ça n’a pas bien fonctionné. A partir de ce moment le personnel de la médiathèque ne se sent pas impliqué plus que ça, il ne va pas en parler de la même manière. L’année dernière Gilbert et Kongo avaient fait une présentation de l’exposition au sein de la médiathèque avant qu’on l’ouvre et tout de suite ça créé des liens, ça change les rapports. Cette année c’est tombé là, comme ça, donc c’est vrai que c’est ce qu’il ne faut pas faire, mais on le sait. »
La directrice de la médiathèque défend l’idée que la relation du festival dans son rapport au territoire dépend, au-delà des thématiques et des activités proposées, de la manière dont elles ont été conçues en commun avec les différents acteurs locaux. Par exemple, la directrice de la médiathèque souligne que l’année précédente, le lieu avait accueilli une exposition liant graffiti et bande dessinée et que la médiathèque et Kosmopolite avaient travaillé en commun justement pour que cette exposition soit dans une logique cohérente avec le lieu. Une réflexion commune sur la façon d’appréhender cet espace avait permis de mettre en place une activité qui avait du sens, et cela a eu des répercussions sur la fréquentation et l’appréciation du festival.
« Très honnêtement, je pense quand même qu’il y a eu beaucoup moins de monde cette année que les années précédentes. L’année dernière il y a vraiment eu des gens qui sont rentrés et qui sont restés longuement dans le lieu. Mais c’est vrai que l’année dernière les murs de la médiathèque qui étaient dans le hall ont été peints sur place alors que la médiathèque était ouverte. Donc ça a créé un impact, de la curiosité, un intérêt très fort et cela a incité les gens à entrer. Et puis la thématique étant la BD, le lien avec la médiathèque était très clair, on était dans notre objet beaucoup plus que cette année. »

Ainsi, il ne s’agit pas de considérer les structures culturelles de la ville comme de simples lieux d’accueil mais d’intégrer leur participation comme un élément inhérent au bon déroulement du festival. Ce travail de partenariat, même s’il s’est renforcé au cours du temps, reste encore trop peu développé, or c’est bien là un des enjeux du festival dans son rapport au territoire. Le festival ne pourra pas se développer à la hauteur de ses ambitions s’il ne prend en considération le potentiel que peut lui apporter chaque structure. Et lorsque le travail en commun est fructueux, porteur, alors la fréquentation sur les activités s’en ressent :
 « Cette année j’ai l’impression d’en avoir moins entendu parlé, comme si ça avait eu moins d’impact. Comme j’habite à Bagnolet je connais des gens à Bagnolet et il y a eu moins de retombées alors qu’on était censé fêter les cinq ans. » (Dominique Brigaud)

Kamel Bramy insiste également sur cette faille existante dans la manière dont les différents acteurs du territoire travaillent ensemble, notamment à propos de la prévention en amont du festival concernant certains lieux et le mobilier urbain :
« L’autre chose qu’on a demandé et à laquelle malheureusement Kosmopolite et les services de la ville ne sont pas suffisamment attaché, c’est la communication de prévention c'est-à-dire de faire des affiches, des tracts qui disent deux, trois choses simples : voilà on organise cet évènement là, c’est pas mal mais ça comporte un certain risque donc essayez de respecter les lieux, de vous focaliser seulement sur les parties dédiées au festival », mais malheureusement ils ne le font pas assez. […] Et moi je voulais cette campagne avec le logo de la ville et celui de Kosmopolite, je ne voulais pas que ce soit seulement la ville qui ait le rôle de rabat-joie avec les artistes dans  leur coin. La première année ils l’ont fait mais au dernier moment et ils l’ont distribué à la va vite, donc il n’y pas eu vraiment d’impact, mais cette année il n’y a rien eu ».

Le souhait de Kamel Bramy, à savoir que la campagne d’affichage soit présentée avec les logos de la ville et de Kosmopolite, exprime l’idée selon laquelle les acteurs locaux doivent s’accorder et s’inscrire dans une logique de cohésion au sein de l’organisation. Le festival Kosmopolite doit à la fois communiquer sur les aspects positifs du festival, sans oublier d’en assumer les conséquences plus négatives. Cela ne concerne pas tant les moyens déployés pour le pelliculage des arbres ou du mobilier urbain sur les lieux concernés, que la mise en place d’un dialogue avec les habitants à ce sujet. Selon lui, le festival doit aussi prendre en compte cet aspect là dans le dialogue avec les habitants. Ainsi, la mise en place de partenariats structurés permettrait d’inscrire le festival dans une démarche cohérente vis-à-vis du territoire car un travail commun aléatoire peut avoir des répercussions concernant la perception des habitants sur le festival et sur la fréquentation.

•    Le rapport des habitants à la ville


Le festival joue également un rôle dans ce qu’il révèle de la ville, dans la modification des rapports des habitants à leur territoire. Le festival est un moyen de se réapproprier des espaces de vie, des espaces où l’on ne s’arrête pas toujours dans notre quotidien. Francis Lepape souligne à ce propos que la diversité du public de Kosmopolite est liée au fait que les activités se déroulent dans l’espace public et permettent à des passants de hasard de s’arrêter quelques instants sur des lieux de passage :
« Après il y a les habitants, les badauds, les curieux, qui vont voir ça quand ils vont faire leur course, acheter leur baguette. Et en ce sens le festival est aussi très intéressant, car tu as aussi ce principe de galerie à ciel ouvert. On va avoir une maman qui fait ses courses chez le commerçant du coin et qui en rentrant va s’arrêter, va regarder…Et puis il y a aussi des gens qui se promènent dans la ville. »
Kosmopolite permet un temps d’animation, d’échange et de dialogue, non plus seulement entre les organisateurs et les partenaires mais entre les habitants eux mêmes :
« Quand tu t’arrêtes un quart d’heure au pied du grand mur là où il y a la fresque, tu vois les gens qui passent qui prennent des photos, qui discutent et se serrent la main, tu vois qu’ils s’y connaissent. » (Francis Lepape)
Kamel Bramy insiste sur l’idée que le festival crée du lien social et change le quotidien des gens. C’est d’ailleurs ce qui l’a séduit dans la démarche de Kosmopolite, au-delà du graffiti, il y a de nouvelles relations entre les gens qui prennent forme sur la place publique, au sein de la ville :
« C’est une réalité culturelle [le graffiti] partagée par pas mal de gamins, de jeunes et de moins jeunes. C’est aussi la fonction d’un Ophlm de participer à l’organisation d’évènements culturels, festifs qui créent du lien social et qui changent un peu le quotidien des gens en bas des cages d’escaliers. »

Gilbert Petit, quant à lui, insiste sur l’importance du lien entre le festival et la ville, cette dernière n’est pas seulement un espace d’accueil d’une manifestation culturelle quelconque. Le graffiti implique une interaction avec l’environnement urbain. Au-delà de la forme festivalière qui crée l’animation et le dialogue, il y a la discipline artistique, l’art urbain qui, lui, induit un autre rapport à l’espace public. Il y a une sorte de fusion entre le lieu et la pratique :
« Déjà il se démarque parce qu’il est dans une ville, quand je dis dans une ville, c'est-à-dire que celle-ci participe à son organisation. Ce n’est pas une initiative à un moment donné qui se passe dans un espace clos pour un petit nombre de graffeurs ou de gens. Ca se passe dans un espace ouvert : il y a la fresque du grand mur dans le square du 19 mars 1962, qui lui-même est enclavé entre des immeubles, ce qui fait qu’à un moment donné il y a un sens de circulation car le parc vit toute l’année au rythme des gens et la fresque vit avec elle. Ensuite il y a aussi les lieux culturels municipaux comme la médiathèque ou le Cin’hoche et les privés comme Kitchen. Donc à un moment donné la ville vit avec le festival et avec le graffiti. […] Le festival n’est pas fermé sur son milieu, il prend en compte l’environnement dans lequel il évolue et en ce sens prend une dimension sociale. »

Un autre élément concerne la « fierté » que les habitants développent pour leur ville. En effet, lorsque les médias s’emparent de l’évènement, c’est toute la ville qui est sous les feux de la rampe. Le festival contribue à donner une image positive et dynamique de la ville. Kosmopolite joue un rôle d’autant plus important, via les médias, dans cette idée d’appropriation de son espace de vie. Il y a une volonté d’être reconnu pour ses particularismes, pour son originalité et donc de se démarquer :
« Les gens connaissent [le festival] en fait par les médias plus qu’autre chose, mais il leur arrive de passer voir le mur parce qu’on l’a vu aux infos ou on en a entendu parler dans 20 minutes, Libération ou le Parisien. Suite à ça les gens de Bagnolet ont un certain orgueil car ils voient que leur ville est valorisée et que c’est une particularité qui est assez unique. » (Gilbert Petit)
Ainsi, le festival porte en lui des enjeux qui relèvent du domaine artistique mais aussi du rapport de la culture au territoire et à la population. Ces enjeux sont d’autant plus forts que la pratique mise en avant par le festival questionne la relation de l’art à son environnement. Au regard des données récoltées, nous pouvons dire que Kosmopolite opère une fonction médiatrice en ce sens qu’il participe à la transformation des valeurs, des comportements, des habitudes à la fois dans la sphère culturelle et sociale. Le festival est cette interface qui permet, à un moment donné, de traduire et de décoder des langages, des représentations dans un souci de compréhension et de tolérance. Il est cette passerelle entre différents mondes, ce lien qui nous fait avancer vers l’Autre.
 
< Prev
Dernière mise à jour du site: 21 October 2008, 8:47