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Le festival Kosmopolite ou la structuration endogène du graffiti
Le festival Kosmopolite ou la structuration endogène du graffiti

Nous avons mené cette étude pour voir dans quelle mesure le festival Kosmopolite était un élément de structuration pour la discipline du graffiti. En effet, le graffiti est par essence une pratique de l’illégalité, liée à l’éphémère des œuvres et au caractère « mystérieux » de la création puisque ses acteurs agissent principalement cachés. C’est un milieu qui a des codes et un fonctionnement que le grand public ne connaît pas. Nous ne connaissons du graffiti que l’aspect abouti de la création sans savoir quelle démarche artistique il peut y avoir derrière ce geste souvent considéré comme du vandalisme. Seuls les acteurs du milieu et les personnes qui s’intéressent à la pratique ont en tête les mécanismes et les références qui font évoluer la pratique, qui lui donnent son sens et sa richesse.
Dans cette optique la forme festivalière croisée à la pratique du graffiti pourrait être une rencontre paradoxale : mettre au jour une pratique illégale souvent décriée et des artistes qui s’expriment par l’anonymat est en effet quelque peu contradictoire. Mais c’est bien là tout le défi et tout l’enjeu de Kosmopolite, premier festival de graffiti en France : il s’agit de permettre au public, autre que les graffeurs, de découvrir une discipline artistique pour lui donner l’occasion de l’appréhender sous un autre angle : un angle créatif, ludique, ouvert, festif. Le graffiti, l’instant de quelques jours, n’est plus un acte sauvage, brutal, dégradant mais il devient un acte positif, constructif et d’une grande complexité artistique. Proposer un tel évènement en soi est déjà une avancée pour la pratique car, comme l’explique Beam du groupe ALC, Kosmopolite a apporté « un festival international de graffiti en France, ce qui n’existait pas avant, c’est quand même une innovation. Il y a des rencontres, des concours mais pas de festival en soi, a proprement parlé. »
Nous verrons à travers les données récoltées dans quelle mesure la forme festivalière est adaptée ou non à la pratique du graffiti et comment elle lui permet d’évoluer. Nous avons organisé les informations selon deux axes d’analyse :
-    l’évolution du graffiti dans le développement de sa démarche artistique
-    l’évolution du graffiti dans le rapport des artistes au public

•    Evolution du graffiti dans le développement de sa démarche artistique

Tout d’abord, le festival en tant que moment de rencontre, d’échange et de partage, permet aux artistes du milieu de rencontrer d’autres graffeurs d’horizons divers. Beam souligne le rôle régénérateur de Kosmopolite qui semble donner un nouveau souffle au graffiti et dynamiser la pratique. En étant au contact des différentes écoles, des différents styles, Kosmopolite devient un élément fondamental pour l’inspiration des artistes et le rayonnement des influences, comme le souligne Gilbert Petit et Beam :
« On peut dire qu’il y a une école Amérique latine, une aussi américaine sur laquelle on a beaucoup travaillé, il y a aussi une école russe qui se met en place, l’école espagnole, celle des pays du nord… Il s’agit pour Kosmopolite de pointer les particularités de chaque déclinaison de ce courant ». (Gilbert Petit)
« Oui, bien sur, Kosmopolite a apporté plein de choses : on voit de nouvelles personnes, on voit des gens qui vivent de ça, en tant que graffeur ça t’apporte une nouvelle vision de ce qui se passe dans le milieu.» (Beam)

Dominique Brigaud, insiste elle aussi sur le fait que la créativité est la base de tout et que si le graffiti ne s’ouvre pas sur l’extérieur, il prend le risque de s’épuiser. Le festival est alors un enjeu déterminant pour le bon développement de la discipline :
« Moi, personnellement, je pense que c’est quelque chose de très important à condition que cela ne s’enferme pas parce que sinon ça n’évolue plus et ça meurt ».
Dans la même idée, le festival suscite une attente et un engouement de la part du public qui oblige les artistes à innover, à proposer des choses originales, de qualité et à renouveler leurs propositions. Le festival est un nouveau défi à la créativité du mouvement, comme l’exprime Gilbert Petit :
 « Aujourd’hui c’est devenu plus institutionnalisé parce que ça fait déjà cinq ans et donc il y a maintenant une attente de la part du public et un jugement de valeur et de critère de qualité qui commence à nous dépasser nous même. Mais ça rend la chose encore plus intéressante car ça nous force à chercher toujours les nouveautés dans le milieu et les particularités auxquelles on n’aurait pas forcément pensé. »

Les jams sont les seuls évènements organisés au sein du milieu du graffiti. En quoi le festival Kosmopolite se démarque-t-il de ce type de manifestation ? La forme du festival apporte t-elle des éléments supplémentaires au développement de la pratique ? Beam explique la différence entre les deux types d’évènements, en prenant pour exemple la jam de Poitiers :
 « C’est beaucoup plus petit et il n’y a que la ville qui soutient. Ici il y a aussi le département. Et puis à Poitiers il n’y a pas la dimension internationale, ni la dimension culturelle qu’il peut y avoir ici. Et tu n’as pas d’expo ou d’activités autres que les murs. C’est plus freestyle ».

Lors des jams, la dimension de la rencontre et de l’échange sont très présentes. Cependant, l’originalité de Kosmopolite réside dans le fait de pouvoir faire venir des artistes du monde entier et de se nourrir de différents styles. Les jams sont souvent organisées avec peu de moyens sans que ceux-ci ne permettent d’inviter des personnalités étrangères. Il y a chez Kosmopolite une dimension internationale propre à ce festival. Par ailleurs, le fait qu’il soit soutenu dans son organisation par les collectivités territoriales lui confère un autre statut que celui d’évènement spontané et peu structuré. Kosmopolite est dans une démarche qui tend justement à dépasser le côté amateur de l’organisation. Il  est pensé sur le long terme et reconnu par les institutions. Les moyens octroyés étant plus importants, les organisateurs peuvent jouir d’une plus grande liberté dans l’organisation du festival. Il s’agit de faire évoluer le graffiti vers un stade de maturité et d’ouverture.
Le directeur du Service du développement culturel de Bagnolet, Francis Lepape, souligne également le fait que le festival apporte également une dimension professionnelle à la pratique :
« Ce que le festival a apporté c’est peut-être la dimension très professionnelle de certains artistes et le niveau de qualité qui est quand même propre à Kosmopolite ; parce que la réalisation de fresques murales comme celles qu’il y avait dans les années 80, ça les jeunes en ont tous fait. Tandis que là à Kosmopolite tu as un niveau dans la production artistique et par rapport aux artistes invités c’est quand même autre chose, ça ne relève plus seulement de l’amateurisme. Ce n’est plus seulement le jeune de 16 ans qui se met à faire des lettrages ».
En effet, le graffiti est une discipline pour laquelle il est difficile de situer la frontière entre l’amateurisme et le professionnel, du fait notamment du peu de reconnaissance par le monde de l’art. Cette discipline n’est entrée sur le marché de l’art français de manière significative que récemment, il y a une dizaine d’année. C’est à partir de ce moment là que l’on a pu découvrir certains graffeurs et les reconnaître comme des artistes à part entière. Le festival Kosmopolite intervient comme une étape supplémentaire dans la professionnalisation de la pratique car l’évènement présente des artistes dont certains vivent de leur art. Ainsi, c’est une progression là encore pour le graffiti qui peut voir évoluer non seulement son art, mais aussi ses artistes.

Ensuite il semblerait que le festival permette également de hisser le graffiti au rang des autres courants artistiques contemporains. D’une simple discipline artistique, il devient un mouvement du XXème siècle avec ses codes esthétiques et ses techniques. Le festival s’inscrit dans une suite logique de l’évolution de la pratique, après qu’elle ait développé un certain nombre d’outils spécifiques (presse spécialisée, marque de vêtements…). Kosmopolite devient une entité où tous ces outils sont mis en résonance dans une volonté de crédibiliser et de faire connaître une pratique peu soutenue :
     « Il [le festival] était nécessaire tout simplement parce qu’il n’y en avait pas alors que le graffiti est un courant de peinture international du XXème et XXIème siècle. Il est structuré économiquement et culturellement. C’est un courant qui a une manière de rayonner, qui a sa presse spécialisée et un certain nombre de choses en place. Le festival met en connexion, met en résonance tout cela. Il centralise et il diffuse, ce qui donne encore plus de légitimité à la pratique. C’est en cela qu’il était nécessaire. Il place Bagnolet, petite ville de banlieue, comme un point névralgique incontournable de la scène graffiti. Tout à coup c’est là que ça se passe. Comme pouvait l’être le Salon des Refusés à un moment donné. Les gens tout à coup ont voulu montrer une peinture différente, donc ils ont fait leur salon. Nous ce n’est pas un salon puisque c’est un festival mais il a quand même une vocation à promouvoir des artistes et un courant encore peu reconnu des lieux culturels. Ça donne une légitimité à la pratique. » (Gilbert Petit)

    On peut alors se demander si le soutien des institutions, même s’il donne des opportunités à la pratique, ne ferait pas perdre une part d’authenticité au graffiti, lui habituellement si « indomptable ». A ce propos Gilbert Petit explique que la légitimation de la discipline intervient au contraire comme un élément de survie à la pratique car elle lui permet de ne pas s’enfermer sur elle-même :
« Je ne pense pas que la légitimité et la mise à jour de la pratique lui fassent perdre quelque chose, ça la fait évoluer différemment. Le graffiti était de tout façon amené à être rendu visible à partir du moment où il y a une recherche médiatique au sein même du milieu graffiti, donc à partir de là on est obligé de jongler avec la rupture de l’anonymat. […] J’aurais plus tendance à dire que Kosmopolite peut être un élément de survie. Un évènement comme celui-ci qui a maintenant autant d’écho et autant d’emprise est nécessaire : si on devait faire un revirement politique autour du graffiti, Kosmopolite est un exemple qui servirait à dire que cette pratique est légitime, on le sait car on l’a vu. C’est plus facile de rester anonyme et de faire dire n’importe quoi sur la pratique que finalement de voir les artistes en vrai, en action et que les gens puissent se dire « c’est comme ça ». Nous, c’est notre but, on existe et à un moment donné on est aussi source de réflexion, indépendamment de ce qu’on fait à l’intérieur du festival. Et c’est cette source de réflexion (…) qui peut servir aussi à montrer qu’on ne peut pas dire et faire croire n’importe quoi aux gens. »

Rester dans l’anonymat d’un pseudonyme, d’une démarche et d’une technique serait finalement un risque pour le graffiti d’alimenter des clichés et des amalgames. Mettre au jour la pratique interviendrait alors comme un moyen de remettre les choses à leur place et de démystifier l’imaginaire qui s’est construit autour du graffiti, dû à sa méconnaissance, sans pour autant lui faire perdre son identité, son essence et son authenticité.

•    Evolution du graffiti dans le rapport des artistes au public

Il est intéressant de voir que le festival permet également d’instaurer une nouvelle relation entre l’artiste et le public. En effet, ce dernier n’a pas pour habitude de voir les graffeurs réaliser leurs œuvres in situ, en temps réel. Lors du festival, un dialogue prend forme et les artistes peuvent échanger avec la population car la réceptivité est plus importante. Les artistes captent l’attention des spectateurs et, comme l’explique Gilbert Petit, c’est une opportunité pour eux de pouvoir expliquer leur pratique :
« Ça nous a permis d’appréhender les gens, la rue d’une autre manière et de pouvoir peindre à visage découvert. L’œuvre peut prendre pied dans la ville autrement que dans un terrain vague ou sous forme d’un acte vandale ou illégal. C’est la chose la plus importante qui nous a amené à dire que dans ce cas, la réceptivité des gens est présente et que ça intéressait les gens. Ça peut les intéresser de découvrir toute la scène internationale qui est très riche. Donc on avait ce côté vitrine, pouvoir inviter des étrangers à venir peindre et à montrer leur savoir faire, c’est le premier aspect du festival, et on voulait ouvrir ces formes d’art à un plus large public.»
A travers Kosmopolite le dialogue s’instaure.  Mais les artistes transmettent aussi leur art par le biais d’ateliers mis en place en amont du festival et gérés par le groupe ALC :
« Les ateliers ça m’apporte parce que j’ai vraiment envie de transmettre, j’ai ça dans le sang, c’est une motivation personnelle. Et le graffiti c’est comme pour beaucoup de choses, si tu veux que ça évolue il faut transmettre. […] Et même si [les jeunes] n’aiment pas, au moins ils respectent, ils voient le travail qu’il y a derrière. Quand tu as quatorze ans et que tu es attiré par la guitare, ça t’intéresse parce que tu sais ce que c’est, tu as entendu ce que ça donnait. Alors oui d’accord, il y a des saloperies sur les murs, mais c’est comme dans la musique, il y a aussi des choses très mauvaises. » (Beam)

Ainsi, le festival Kosmopolite a un impact à la fois sur le développement artistique de la pratique mais aussi sur les artistes du milieu qui s’inscrivent dans une démarche d’ouverture et de partage auprès d’un plus large public que celui des jams.

 
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Dernière mise à jour du site: 21 October 2008, 8:47